Mémoires partagées
Marie Joelle rupp accompagnée de plusieurs auteur.es du recueil présenteront le livre Mémoires partagées le samedi 31 janvier a l’ACB à partir de 16h00.
Le livre est disponible à l’ACB (10 €).
DES MOTS POUR RESISTER par Marie-Joëlle Rupp
Les textes rassemblés ici ont été réalisés dans le cadre d’un atelier d’écriture biographique et autobiographique au sein de l’Association de Culture Berbère de Paris. Le lieu et la destination en déterminent la singularité. Les personnes concernées sont pour l’essentiel d’origine berbère, ou en lien de proximité avec l’amazighité. Berbère kabyle en majorité. Les membres de l’atelier d’écriture ont donc une histoire commune, malgré les différences de génération, la diversité de leurs univers professionnels et de leurs parcours de vie. Hommes et femmes, toutes et tous se situent dans un éventail d’âges allant de la vingtaine à 70 ans passés. Artistes, cadres, employés, enseignants, professions libérales, retraités, mères au foyer, ils ont pour certains connu l’exil des années noires en Algérie, d’autres sont nés en France de parents immigrés, d’autres encore ont migré plus récemment. Une contributrice est petite fille de Pieds noirs algérois.
On trouve chez chacun cette volonté commune à toutes celles et ceux qui se lancent dans ce type d’aventure littéraire. La volonté de laisser des traces, les siennes ou celles de proches. Mais il y a aussi et peut-être surtout ce désir profond de remonter aux origines, de connaître son histoire familiale et au-delà son histoire collective. Une histoire longtemps négligée, voire refoulée, vécue dans le silence des pères. Un certain nombre de stagiaires prennent en parallèle des cours de berbère à l’ACB.
Pour beaucoup, le but recherché est l’acquisition de techniques permettant de recueillir la parole des anciens et de la mettre en mots avant que l’oubli ne fasse son œuvre. Pour d’autres, il s’agira de travailler sur sa propre mémoire, d’exhumer les traces du passé pour mieux se connaître, exorciser une douleur, apaiser une souffrance.
Si l’on dispense dans cet atelier les rudiments de l’écriture biographique, les partages d’expériences entre les participants sont aussi un aspect essentiel qui mène à la connaissance de soi et des autres car, comme le soulignait Edouard Glissant : « L’oubli offense, et la mémoire, quand elle est partagée, abolit cette offense (…) Nous devons apprendre à nous souvenir ensemble. »
Une première série de textes, Visages de Kabylie et d’ailleurs, est consacrée à l’art du portrait narratif. Il s’agit en une phrase, quelques lignes ou davantage d’exercer son regard et sa plume à la description d’un personnage réel ou fictif d’après photo ou non. La quasi-totalité des sujets est berbère kabyle. Une autrice est d’origine berbère marocaine. Une autre série, intitulée Nostalgies, relate des rencontres, des scènes liées à l’enfance, une ode au pays des origines. Quelques textes s’inscrivent dans l’Histoire de l’Algérie, commentant notamment les fêtes de l’indépendance à travers des documents historiques ou bien une rencontre avec un personnage emblématique comme l’écrivain et dramaturge Kateb Yacine.
Puisant dans les profondeurs de l’âme, certains ont laissé les images du passé jaillir spontanément dans cet exercice des fragments si cher à Georges Perec pour conclure par quelques amorces d’autobiographies.
Voici des mots. Des mots pour ne pas oublier. Pour marquer notre passage et celui de celles et ceux qui nous ont précédés. Des mots pour résister. Résister au temps. Résister à la pensée unique. Des mots pour affirmer la richesse de la diversité.
QUAND LE SENSIBLE CREE DU COMMUN par Mustapha Harzoune
Ce recueil rassemble 64 textes et 29 auteures et auteurs. Chacune et chacun d’horizons professionnels, d’âge, de genre, de sensibilité, de parcours… différents ; comme un arc en ciel dans le ciel noir des monochromes sur l’immigration et des réductions identitaires des gardiens du temple. Ici l’infiniment petit des existences individuelles s’en vient enrichir l’infiniment grand des destins collectifs. Le particulier irrigue le commun et l’Histoire se nourrit de la multitude des histoires d’hommes et de femmes, souvent anonymes. Encore faut-il les entendre, les voir, en respirer le souffle, entendre les battements des cœurs, peser le poids des larmes et des rires, des doutes et des certitudes.
Plutôt que de racines, souvent évoquées ici, on préférera, à la suite d’un Amin Malouf, la notion plus ouverte et volatile d’origine. On lui préfèrera, dans la foulée d’un Deleuze et d’un Edouard Glissant, la symbolique du rhizome, tant la mélancolie ou l’évocation heureuse des origines, du pays, celui que l’on a quitté jeune ou celui des parents, la mélancolie d’une langue, d’un lieu, d’un proche, s’épanouissent aussi bien en terre nord-africaine que sur les pavés des grandes villes de France. Les rhizomes des origines et des mémoires qui ramifient, se multiplient, se croisent, se rencontrent, s’imbriquent les unes les autres, les unes dans les autres, bourgeonnent depuis un lointain chéri jusqu’à l’ici de l’exil, amer ou fécond.
Ces courts textes invitent au grand large de la vie, revisitent les ravages et les faveurs du « temps qui passe ». De ces pages montent les échos des « voix du passé », se dessinent les souvenirs des lieux (un disquaire, une bibliothèque, l’appartement des grands parents, la vieille maison kabyle, les cafés « lieu de résistance politique » de l’immigration algérienne, le métro parisien…). Du lointain émergent les figures d’une mère, d’un père, de grands parents ou celles de personnalités (Abane Ramdane, Kateb Yacine, Idir, Akli D…). Autant de « souvenirs d’une vie qui surgissent pêle-mêle, entre anges et démons », jusqu’à « perturber les mémoires ».
L’Histoire avec sa grande hache est « une Histoire à embrasser » depuis la guerre de Libération, le 17 Octobre 1961, les festivités de l’Indépendance, les manifestations d’Octobre 88, les barbaries islamistes des années 90 jusqu’aux incendies en Kabylie et aux manifestations du mouvement de février 2019.
Retrouver ce pays où, parfois, on n’a « jamais mis les pieds », c’est comme « retrouver un amour d’enfance », l’évocation proustienne de l’huile d’olive, l’odeur de sfendjs dorés, le goût d’une figue fraichement cueillie, les effluves du couscous aux tiges de courgettes, de la galette aghrum aquran, de la tchoutchouka sur le feu de bois… Passent aussi un cheval blanc, un âne, se fait entendre le traditionnel amacahu, porte d’entrée sur l’espace sacré du conte … Ici, la Kabylie c’est aussi le souvenir d’une éthique de comportement, synonyme, il y a peu encore, de « silence » et d’« honneur », de « sagesse » et de « vie simple », de générosité aussi, générosité pour l’hôte jusqu’aux toucher, surtout dans le cercle des femmes. Mais, « naître fille » peut aussi être un « échec » avec, à l’heure de « la puberté mortifère » son lot de « culpabilité », de « honte » et de « cruauté ». Gronde alors la révolte, pour « faire la nique au sort » et envoyer « valser la fatalité ». Quand ce n’est pas « la folie » qui devient « refuge » .
L’exil est au cœur de ces textes : nostalgie d’un pays, des paysages, d’une maison, de visages, d’une « terre perdue » au point que « désormais aucun pays n’est mien », d’être « un pied entre deux mondes » ou que le pays des parents reste une « destination d’un voyage à venir ».
Ces existences et trajectoires de rhizomes s’éparpillent et fleurissent ailleurs. Aujourd’hui, la terre des origines (Kabylie, Algérie ou Maroc) « fait partie de ma France, dans ses cuisines, ses mémoires partagées, ses cafés, ses restaurants, ses familles, ses chansons ». On peut « être née en France », et être « imprégnée » de ses « racines kabyles avec ce besoin incessant de [les] revisiter, un peu comme l’on se rendrait auprès d’un proche ». L’histoire franco-algérienne, loin du ressassement des guerres mémorielles, regorge de rencontres, de mariages et d’unions. On peut avoir « un pied sur chaque continent » et se sentir « plus équilibrée ». La nostalgie perd sa géographie pour habiter une « tête désorientée ». Les silences de « celles et ceux qui parlent sans avoir parlé » – ont fait du bourgeon une « bobo parisienne », « coupée de [sa] langue », obligée « d’apprendre la langue des parents, celle des origines (…): Pourquoi devoir payer pour tenter de retrouver ce qui était « à moi » ? ». Ces héritages reçus sans testament, deviennent, au fil du temps, questionnement : que transmettre et comment à ses propres enfants ?
Ces mots, denses et riches de sens, ne renouvellent pas seulement les regards sur ce qu’il est convenu d’appeler les réalités migratoires et les identités contemporaines. Ils donnent à entendre des voix singulières. Grâce au travail et aux conseils de Marie Joëlle Rupp, le lecteur découvre, ici et déjà, des écritures originales, des imaginaires traversés de sensibilités et d’émotions, d’images puissantes et poétiques. Le sensible, à la différence des idéologies, crée du commun. Ces courts textes en appellent d’autres. Plus longs.