Rencontre littéraire
avec Mohamed Kacimi El Hassani, pour Feu de Dieu,
Lalla Zineb à la tête de la Rahmaniya
La zaouïa est une institution où se mêlent spiritualité, culte, enseignement, hospitalité, redistribution alimentaire… « Ancrées dans le sacré, avec le soufisme, elles s’ouvrent aussi au profane, abritant les réjouissances, souvent paillardes, marquant la fin des récoltes – échos des rites agraires païens encore vivaces dans la mémoire berbère. »
A l’origine de la zaouïa : le cheikh Mohamed Belqacem dont le neveu, biographe et « hagiographe », n’est autre que l’arrière-grand-père de l’auteur. C’est en 1862, que Mohamed Belqacem décide de « construire une citadelle pour mettre les siens hors de portée des malheurs de la colonisation et faire El-Hamel « un centre de ralliement pour les insurgés, les affamés et les lettrés ».
Héritier d’une prestigieuse lignée de cheikhs, Kacimi réussit ce tour de force d’offrir un texte sous tension, entre admiration et distance critique. Les figures familiales sont restituées dans leur complexité, tandis que les mécanismes d’autorité, les rapports de pouvoir et les ambiguïtés de l’institution religieuse apparaissent sans complaisance. Parmi ces figures, Lalla Zineb, la fille de cheikh Mohamed Belqacem occupe une place de choix, là où dit-il, « elle a été délibérément effacée de la mémoire familiale ». Il faut dire qu’« à trente-cinq ans, Lalla Zineb prend la tête de la Rahmaniya, la confrérie la plus puissante d’Algérie, qui a mené les plus grandes insurrections contre l’occupation française » et que selon Kacimi, cette « femme indocile et insurgée, (…) aura, dans son aventure prométhéenne, arraché au péril de sa vie le pouvoir et le Coran des mains des hommes, démontrant que la parole de Dieu résonne plus belle, et à tue-tête, lorsqu’elle est portée par les femmes. »
Ce que femme veut dire
Autre portrait, celui du grand-père paternel, le cheikh Benazouz. Pour ce « passionné d’Ibn Arabi », la foi, aussi intense soit-elle, reste une affaire intime, au point que « jamais il n’a franchi le seuil d’une mosquée ». C’est à lui que l’auteur doit sa « passion dévorante pour les livres ».
Très tôt notre narrateur semble, lui, avoir douté de la foi. Il explique comment il en est venu un jour, sur un air de Richard Antony, à faire ses adieux au Coran, et comment, avec sa cousine Nadia, il découvre que si « Dieu a beau être grand, notre amour était plus grand que lui ». L’amour et les femmes plutôt que Dieu et les hommes !
Des femmes, recluses, il dit avoir appris « qu’au-delà des verrous, des portes et des murs, il existe un monde où l’on peut toucher du doigt la lumière », elles lui ont aussi enseigné la dérision et « à rire du dogme ». Si « Les hommes ont remporté leur guerre contre les femmes (…), sur ce champ de bataille dévasté, ils errent maintenant comme des âmes en peine ». Et de tirer ce constat fondamental : « Ce qui me frappe encore et toujours, c’est l’abîme vertigineux qui sépare les femmes des hommes (…). Elles vivent comme des exilées dans leur propre existence, forcées de se soumettre à chaque instant à un étalon masculin incapable de comprendre ce que “femme veut dire”. »
« Un coup de poing en pleine gueule »
Kacimi, éminent arabophone, lecteur des Mu’allaqât, pour qui la langue arabe « est le fil d’Ariane qui nous guide vers nous-mêmes dans la nuit coloniale », est devenu un romancier, poète et dramaturge francophone. Pourtant c’est « comme un coup de poing en pleine gueule » qu’il a d’abord reçu cette langue française, qu’il refuse comme « une forfaiture, une félonie envers moi-même, envers les miens. » Au passage, n’en déplaise aux thuriféraires révisionnistes de la colonisation, il rétablie une vérité : la colonisation a tout fait « pour interdire aux Algériens, (…) l’accès à l’école et à la maîtrise du français. » Non sans humour il décoche, « le français est né en Algérie quand l’Algérie française est morte ». Le miracle se produira grâce à un certain Joseph Simon Courbon, partisan de l’indépendance, qui lui évitera de verser dans l’exégèse coranique pour voyager avec son premier livre, Quand la terre tremble d’Haroun Tazieff. « Ma vie a basculé à cet instant-là ». Après les secousses telluriques de la littérature c’est un orage qui le frappe : l’orage se nomme Mme Naziha Habbès, elle est prof de français. Il en tombe « éperdument amoureux ». Nous sommes en 1969, elle lui fait découvrir Rimbaud et Les Mots de Sartre. « Grâce à Sartre, Naziha m’a sauvé de la solitude : je comprends alors que je ne suis pas le seul enfant à refuser de porter le fardeau de Dieu. »
De la nuit coloniale au goulag islamiste
De dieu et de la religion il est souvent question, il en est de même de l’Algérie. De la colonisation d’abord, dont l’histoire « reste à réécrire », et ce, du point de vue des Algériens, pour qui « la guerre a commencé en juillet 1830 » et parce que « le silence du bourreau étouffe encore et toujours le cri de la victime », sa douleur et sa « peur viscérale » « ancestrale », héritée, de génération en génération, d’un siècle de domination. De l’indépendance ensuite, de sa « lumière » et de son « air enivrant ». » Mais « nous avons rêvé à côté de la plaque, à côté de nos pompes » écrit Kacimi qui n’a pas de mots assez durs – et justes – pour rappeler les massacres des maquisards par les « troupes de l’armée des frontières », les responsabilités de « l’aliboron Ben Bella » et celles de Boumediene « le fossoyeur de l’indépendance ». Sur les transformations de l’islam et de la religion, l’enfant de la zaouïa rappelle comment l’« ayatollah », Ahmed Taleb al-Ibrahimi a ouvert grandes les portes de l’école algérienne à des bataillons d’enseignants salafistes, au point que « très tôt, j’ai compris que je ne pourrais jamais vivre dans ce goulag islamique. »
Il ne faudrait pas croire que ce récit relève du pamphlet ou de la seule réflexion politique. Tout au long de ces pages le lecteur suit, au quotidien, la famille dans ses pérégrinations algériennes, ses découvertes et ses expériences, ses bonheurs et ses déceptions. Le père y tient sa place, mais la figure maternelle semble dominer. D’ailleurs, Kacimi referme son récit en mars 2019 avec la mort de sa mère. « Un éclat de douleur me frappe de plein fouet : ce n’est pas ma mère qui vient de mourir, c’est moi qu’on enterre. »
MH
Extrait
« On leur a volé leurs terres, brûlé leurs récoltes, incendié leurs villages. On a interdit leur langue, effacé leur mémoire, falsifié leur généalogie, truqué leur histoire. Traqués comme des bêtes, enfumés dans des grottes comme des renards, dépossédés de leurs noms, remplacés par des sarcasmes, ils voient les portes des écoles fermées au nez de leurs enfants. Épuisés dans les champs, les mines de charbon, les usines, ou déportés aux bagnes de l’Empire, de la Nouvelle-Calédonie à la Guyane.
Privés de citoyenneté et de droits civiques, ils ne sont que des sujets, soumis à l’arbitraire des maîtres coloniaux, des esclaves corvéables à merci, abattus sans hésitation, comme des chiens, à la moindre incartade. Pourtant, on les envoie comme chair à canon sur les champs de bataille de Verdun, Monte Cassino, Diên Biên Phu. Pendant les guerres d’indépendance, emprisonnés dans des centres de regroupement, ils sont brûlés, sept années durant, au napalm, tandis que les légionnaires de Bigeard et de Massu violent et torturent leurs femmes et leurs filles en chantant “C’est nous les Africains qui revenons de loin”. »