Commémoration du 17 octobre 1961

Voir et soutenir Octobre à Paris

Assemblée Nationale. Le 15 octobre 2026. La députée Sophie Taillé-Polian organisait en avant-première la projection d’Octobre à Paris réalisé par Jacques Panijel. Une avant-première pour un film tourné entre… octobre 1961 et février 1962 ! Quelques semaines donc après la manifestation des Algériens organisée à Paris le 17 octobre 1961. Tourné clandestinement, il est le premier documentaire à retracer et dénoncer le massacre. Interdit, autrement dit censuré, par les autorités françaises, il n’obtiendra son visa d’exploitation qu’en 1973, sans pour autant bénéficier d’une large diffusion nationale. Le tournage sera clandestin, de nuit souvent, et risqué car la police est à l’affût.  Pourtant, des Algériens, des hommes et quelques femmes, acceptent, pour la première fois, de témoigner face caméra et à visage découvert, sur les violences et les tortures subies. Lors de cette soirée pluvieuse du 17 octobre 1961 mais aussi avant. Le racisme et la violence se répandent de façon systémique, comme un mal endémique à tout le moins.

A l’occasion du 65e anniversaire du massacre, Octobre à Paris ressort très officiellement le mercredi 21 octobre 2026 dans les salles de cinéma françaises (voir liste ci-dessous). Cette réédition en copie restaurée est portée par Les Films de l’Atalante. 

Avant la projection, Sophie Taillé-Polian rappelait les avancées de la loi quant à la reconnaissance du 17 octobre (ainsi en 2012, le président François  Hollande reconnaissait officiellement la responsabilité de l’État dans le massacre des Algériens, plus récemment, l’Assemblée nationale adoptait en mars 2024, une proposition de résolution pour condamner la répression). Pour autant, la députée Taillé-Polian rappelait qu’un combat reste à mener : qualifier les massacres du 17 octobre 1961 de crime d’Etat. Cette semaine, une trentaine de maires (dont ceux de Paris, Saint-Denis, Saint-Ouen et Montreuil) ont signé un appel réclamant que l’État reconnaisse enfin officiellement cet événement comme un « crime d’État ».  Le chemin sera sans doute encore long et long aussi celui pour que la simple vérité historique cesse d’être ignorée, cachée, contestée. D’où, au-delà de cette 65e commémoration, la nécessité de dire, de témoigner, de répéter. Hier outil de rupture du silence d’État, Octobre à Paris est aujourd’hui outil de résistance, face aux silences et aux mensonges politico médiatiques.
 
Rappel historique
Le 17 octobre 1961, en pleine guerre d’Algérie, la Fédération de France du FLN appelle à une manifestation pacifique à Paris pour boycotter un couvre-feu discriminatoire imposé aux « Français musulmans d’Algérie » par le préfet de police Maurice Papon. 
La réaction policière est d’une violence extrême. Plus de 11 000 Algériens sont raflés et internés. Selon les historiens, à commencer par les travaux de Jean Luc Einaudi, entre 100 et 300 manifestants ont été tués, battus à mort ou noyés dans la Seine. Le soir du 17 octobre 1961, les autorités dénombrent… deux morts. Le massacre restera étouffé pendant plus de trente ans. Un mensonge d’Etat. « Peuple français, tu as tout vu, / Oui, tout vu de tes propres yeux, / Et maintenant vas-tu parler ? Et maintenant vas-tu te taire ? » écrivait Kateb Yacine en juin 1962 dans son célèbre poème La Gueule du loup.
 
La litanie de l’horreur
Lors du tournage d’Octobre à Paris, la guerre d’Algérie n’est pas terminée. Dirigée par le préfet Papon, lui-même couvert et encouragé par Roger Frey (à l’Intérieur) et Michel Debré (Premier ministre), la répression est brutale. Cinéaste et témoins prennent des risques. Pourtant, Panijel tournera et des Algériens parleront. Ils sont dans des chambres d’hôtel, là où les prolos algériens partagent à quatre, cinq ou six, la même pièce, dans la salle d’un café ou encore entre les quatre tôles d’une cabane du bidonville de Nanterre. Ils sont assis, alignés sur un lit et des chaises ou autour d’une table. Ils rappellent la géographie des violences et des tortures : les caves de la Goutte d’Or, le centre de tri de Vincennes, le camp du Larzac…Ils égrènent la litanie des agressions, des violences et des torturent subies. Ils évoquent les séquelles et les traumatismes. Ceux des corps et ceux des âmes. Ils désignent la police française, ils accusent les forces supplétives, les harkis particulièrement cruels qui avaient installé leurs salles de torture dans les caves d’un ancien café, au 28 rue de la Goutte d’Or à Barbès.
Ce qui frappent ce sont les mots et les visages : dignes, sobres, pudiques. Point de sensationnalisme ici, que ce soit derrière ou devant la caméra. Pas de posture et pas de goût pour la victimisation.  Pourtant les paroles, les attitudes, les gestes, les mouvements des corps, les regards et les silences ne trompent pas : l’horreur est là, depuis le tréfonds des entrailles jusqu’au moindre millimètre des épidermes. Sur l’écran, le spectateur voit, incrédule, des hommes qui, sans cris et sans pleurs, font comprendre que leur vie est finie.
 
Les mots et les silences
Il y a les mots de ceux qui parlent et les silences de ceux qui écoutent. Et leurs réactions, leurs attitudes traduisent avec plus de force encore le tragique de ces vies brisées. Ainsi, assis à côté d’un camarade qui racontent les violences dont il a été victime, il y a cet homme qui fume : il tire sur sa cigarette avec force, nerveusement. Il ne parvient pas à maitriser les tics qui agitent son visage. Il a le regard hagard, absorbé, fuyant. Le corps parle, l’anxiété déborde, la terreur est là. Aujourd’hui, il est question de choc post traumatique. Le concept n’existait pas alors. Quand bien même : il n’aurait pas été fait pour des Algériens !
Il y a aussi cette enfant. C’est peut-être la scène la plus bouleversante de ce film pourtant et extrêmement chargé en émotions. Elle est assise sur le lit à côté de son père. Il raconte. Elle écoute. Il s’agite, elle reste silencieuse. Mais, ici aussi le corps parle. Elle a les yeux pénétrés d’on ne sait quelles pensées, quelles émotions. Son regard passe de son père à quelques personnes hors champs. Cherche-t-elle à comprendre ? Cherche-t-elle un appui ? Ses yeux trahissent-elle sa détresse ? Elle se frotte les mains, avec insistance, et peut-être que la force de ses pressions est le sismographe de sa douleur devant l’impuissance et la vulnérabilité de son père. Comment a grandi cette jeune fille ? Quelle femme est-elle devenue, se demande-t-on.
Dans Feu de Dieu (Actes Sud, 2026) Mohamed Kacimi passe aussi de la mémoire individuelle à la mémoire collective : « Paradoxalement, alors que les bouches se taisaient, la mémoire collective bouillait, saturée de tortures, de blessures et de viols. » Et il ajoute qu’« on parle à peine du ressenti des Algériens, ceux qui ont subi cette effroyable guerre. Le silence du bourreau étouffe encore et toujours le cri de la victime. » Sur ce plan, comme sur tant d’autres, Panigel a été un pionnier.
 
Liberté et menaces
Le film s’ouvre sur une voix off, celle de Kader, un ouvrier algérien qui dit : « Moi, si on m’avait dit avant d’arriver en France qu’il se passerait des choses comme celles qui se sont passées en octobre 1961 à Paris, je ne l’aurais jamais cru. Parce que pour nous, la France, c’était le pays de la liberté. Mais c’est sans doute seulement en France qu’un film comme celui-là a pu être fait. » C’est au nom de la liberté, que des Panigel et des Vautier se sont battus. Pour rappel, en janvier 1973, le cinéaste René Vautier (Avoir vingt ans dans les Aurès) entame une grève de la faim qui durera 31 jours pour qu’Octobre à Paris obtienne enfin un visa d’exploitation. Et que cesse la censure. Le gouvernement finit par céder. 
Faut-il croire aussi que c’est « seulement en France » – pour en revenir au film – qu’une française, propriétaire d’un hôtel à Barbes, aide et soutient des Algériens, au nom de la liberté sans doute et peut-être de la fraternité. Mais alors, au nom de quoi la police française l’humilie-t-elle et l’insulte-t-elle ? Au nom de quoi, le 22 septembre dernier, le conseil municipal d’Elne (Pyrénées-Orientales), dirigé par le nouveau maire Steve Fortel (proche du RN), a voté le changement de nom du cinéma municipal René-Vautier ? Pas au nom de la liberté sans doute. Ainsi, l’actualité vient percuter la sortie d’un film réalisé en 1961. En réaction, le distributeur du film (Les Films de l’Atalante) propose aux salles de projeter le court-métrage Le Remords de René Vautier juste avant Octobre à Paris, unissant à nouveau le destin des deux réalisateurs sur les écrans. 
Il faut voir et soutenir Octobre à Paris. Pour l’Histoire. Pour la vérité. Et parce que le combat est loin d’être fini.
MH
 
VOIR LE FILM
La ressortie nationale officielle de la version restaurée d’Octobre à Paris (distribuée par Les Films de l’Atalante) est fixée au mercredi 21 octobre 2026. 
Cependant, à l’occasion des commémorations du massacre du 17 octobre 1961, plusieurs séances spéciales et avant-premières ont lieu dès ce week-end et en début de semaine à Paris et en Île-de-France :
Les séances en Île-de-France et à Paris
Le Saint-André-des-Arts (Paris 6e) : Fidèle à sa réputation de cinéma indépendant et engagé, cette salle historique du Quartier latin propose des projections et inclura la programmation régulière à partir de la sortie nationale du 21 octobre. 
Ciné Malraux (Bondy, 93) : Une projection hommage exceptionnelle est organisée le samedi 17 octobre 2026 à 16h00. Elle sera suivie d’un débat pour marquer la date anniversaire de la répression. 
Cinéma Jacques-Tati (Tremblay-en-France, 93) : Une séance en avant-première est programmée ce même samedi 17 octobre 2026 à 18h45. 
L’Écran (Pantin, 93) : Ce cinéma d’art et d’essai, très actif dans la mémoire du cinéma militant, accueille également le film dans le cadre de sa programmation spéciale d’octobre. 
Le mercredi 21 octobre, le film sera déployé plus largement dans le réseau des cinémas indépendants parisiens (CIP) (notamment les salles d’art et d’essai des 5e, 6e et 14e arrondissements) spécialisés dans les documentaires et les ressorties patrimoniales. 
 
Les Films de l’Atalante ►
Mémoire du 17 octobre 1961 au Musée de l’histoire de l’immigration ►
 
A noter : L’exposition « Une histoire du cinéma français. Héritages maghrébins » se tiendra au Musée de l’histoire de l’immigration au Palais de la Porte Dorée à Paris. Du 30 octobre 2026 au 21 mars 2027.