« Mourir les yeux ouverts »

Pour Gisèle Halimi

Gisèle Halimi est morte, dans son sommeil. En paix, du moins peut-on le supposer. Elle, qui fut l’invitée des soirées littéraires de l’ACB à l’occasion de la parution de son livre La Kahina (Plon 2006), disait vouloir « mourir les yeux ouverts », autrement dit alerte, vigilante, prête à se battre, pour ce qui était, selon le mot de Maître Dupond-Moretti, ministre de la Justice, « son obsession », à savoir « la justice pour tous, et je devrais dire peut-être la justice pour toutes ».
Quand elle fut reçue à l’ACB, Arezki Metref le rappelle, il en fut qui, dans la salle, fustigèrent son prétendu « sionisme » et peut-être… sa judéité. Frappés d’une sorte de fixité du regard, certains deviennent aveugles. L’avocate qui, par sa lignée et son histoire, se réclamait berbère, fit face à ses petits juges d’un soir – bien plus inoffensifs que les ultras de l’Algérie française et les machos d’extrême droite qu’elle défia ; physiquement aussi. Gisèle Halimi était une juive berbère – sans doute pas, historiquement, comme la Kahina – mais comme ces millions d’hommes et de femmes, « Berbères juifs » comme le défend Julien Cohen-Lacassagne dans son récent livre. Comme la Kahina, Gisèle Halimi fut une combattante éprise de liberté, conjuguant dans un même et nécessaire mouvement, liberté des peuples et liberté des femmes. Car « Mourir les yeux ouverts » c’est refuser les injustices que des hommes infligent à d’autres hommes. Que les hommes ne cessent de faire subir aux femmes. Comme le souligne l’amie et responsable de l’ACB, Soad Baba-Aïssa, avec la disparition de Gisèle Halimi « une grande féministe s’en est allée ».

« Mourir les yeux ouverts » est une éthique, une discipline de tous les instants. Une vigilance et une exigence que l’on s’impose, à soi d’abord, aux autres ensuite. Et aux siens ! Quitte à être rejeté(e) du cercle étroit et trompeur des appartenances. L’universel peut se payer cher.
Aujourd’hui, se battre pour la justice c’est, au nom même de l’indispensable diversité culturelle, faire toute sa place à une langue, une culture et une lignée. Se battre pour la justice et la liberté c’est, encore et toujours, refuser, avec la dernière énergie, les violences infligées aux femmes, et s’engager pour leurs droits et libertés. Gisèle Halima est passé un soir à l’ACB. Cette soirée a ouvert des yeux, comme quelques lueurs dans nos propres ténèbres.
L’Association de culture berbère présente ses condoléances à sa famille et à ses proches.

L’ACB
Le 29 juillet 2020