Atelier d'écriture biographique

L’atelier d’écriture biographique proposé par Marie-Joëlle Rupp offre à chaque participante et participant les outils pour mettre en mots la vie de parents, de proches, d’anonymes ou de célébrités. Il peut aussi s’agir de relater une expérience, une rencontre, un souvenir ou une photo et partant, d’interroger les mémoires, aider à la transmission ou renforcer les liens entre générations.

Marie-Joëlle Rupp, elle-même auteure, biographe et journaliste, fournit une méthode de travail (approche, collecte d’informations, entretien…) avant de passer à l’écriture. Comme le montrent ces textes ici présentés, l’atelier permet, à partir d’un visage, d’un souvenir, d’une illustration, de questionner les « traces », de délier les langues et les mots, d’écrire des récits singuliers, de contextualiser chaque existence dans le bruit et le mouvement, parfois agité, de l’Histoire.

Des textes forts, écrits avec personnalité, émotions et nuances, des textes qui laissent déjà entrevoir l’incroyable créativité de la vie et des existences. Textes-prémisses dont le lecteur attend les floraisons. Extraits.

Thème 1 – Visages de Kabylie et autres

Le portrait narratif fait appel au sens de l’observation. Il implique le souci du détail. Quelques lignes suffisent parfois à planter un personnage. Drifa A. dresse le portrait de son père d’après une photo de jeunesse en militaire. Rosa P. a choisi le portrait de sa mère pour exprimer avec beaucoup d’émotion l’ambigüité de ses sentiments. Puis, elle décrit un personnage du film Une journée au Soleil réalisé par Arezki Metref. Enfin, Djauher M. choisit un philosophe des lumières : « Un homme libre ». Jean-Jacques Rousseau serait-il un amazigh ?

Portrait du père d’après photo

Une photo jaunie par le temps d’un militaire en tenue para! Le béret en biais couvre le sommet de son crâne pour venir délimiter un front large, traversé par des rides horizontales.
La ride du lion, située entre des sourcils assez fournis, annonce un regard vif, décidé. Je dirais un regard en chien de faïence, comme si la douceur cachait de la haine et de la rigidité.
Son nez fin et fier aux narines dilatées retenant le souffle devant l’objectif de l’appareil, qui dans une précision minutieuse de la mise au point fait apparaitre deux grains de beauté.
La barbe à la « Che » souligne un visage rond au menton carré qui donne l’impression de dessiner symétriquement la bouche aux lèvres fines.
Ce portrait du début des années 60, capturé en ¾, méthode de prise de vue propre au cinéma de l’époque, est celui d’un soldat en tenue de parachutiste, aux épaules larges et à la prestance soigneuse.
C’est mon papa, dans sa jeunesse resplendissante, à peine sorti de la guerre d’Algérie et engagé dans le bataillon 63 de l’ALN (Armée de Libération Nationale).
Drifa A

Portrait de Dehbia Djellil, d’après une photo extraite du film documentaire Une Journée au Soleil

Cette photo en couleur est prise dans le cadre du tournage, datant de 2017, du remarquable documentaire sur la guerre des cafés kabyles en France : Une journée au Soleil.
Au premier plan, au centre, nous sommes captivés par le regard magnétique cerné de khôl de Dahbia, seul témoin au féminin du film. On ignore si elle capte la lumière ou si c’est la lumière qui émane d’elle tant son aura est magnifique.
Elle se tient droite et digne, en s’accrochant néanmoins à son sac en bandoulière, l’exercice lui semble clairement peu familier. C’est qu’elle ignore sa capacité à envouter, irradiant encore plus de charme.

En arrière-plan, le café transparait en trame de fond, dans le flou, mettant en valeur la jeune femme. L’incertitude des lignes dessine le sort à venir de ce lieu de passage, témoin muet des histoires des hommes, et pourtant témoin prolixe de l’histoire de l’homme. La bâtisse, à la fois prétexte et support, semble aller en disparaissant…
Et effectivement, le café a fermé ses portes à jamais peu de temps après que les caméras se sont éteintes. Il avait accompli sa mission jusqu’à achever de laisser une trace, alors il s’efface progressivement pour ne laisser que l’empreinte vivante de ses hôtes de passage, à l’instar de notre protagoniste. Sans l’ombre d’un doute, le nom du café pourrait être le titre de cette photo-témoignage, il semble d’ailleurs venir couronner le doux visage de Dahbia tel un hommage : « Le Soleil ».
Rosa P

Portrait croisé

Elle était belle ma mère.
Ses traits délicats, finement ciselés par la grâce de sa Kabylie natale ont conservés le charme d’une élégance racée mais sans prétention aucune.
D’abord, son air altier semble vouloir conquérir le monde, et l’on devine les aspirations d’une jeunesse contrainte qui bouillonne derrière ses lèvres closes. Puis, l’air est résigné, les lèvres semblent définitivement scellées sur un avenir qui a échoué à s’incarner ici-bas.
Les bijoux, les fards sont absents. Elle offre à notre regard pour seule parure sa luxueuse chevelure qui est restée d’un noir de jais jusqu’au bout, imperturbable. D’ailleurs, sa coiffure rectiligne, traduit sa précision horlogère dont nous avons souvent fait les frais avec mes frères.

Ses prunelles émeraude, envoutantes, ont assassiné de nombreux espoirs masculins. Puis ce sont ses espoirs au féminin qui ont été meurtris. Nous la retrouvons les paupières closes comme un rideau tombé sur ses ambitions déçues.
Son mari, « Amer » le bien-nommé, a creusé plusieurs sillons éponymes sur son visage, sans toutefois altérer son teint de porcelaine. Ce furent-là ses seuls cadeaux connus.
Il semble que ses oreilles se soient flétries car elle n’en avait guère l’usage, préférant demeurer sourde aux suppliques de ses enfants et aux bruits du monde. La folie était son refuge face au malheur.

Elle a manqué son rendez-vous avec la vie qu’elle rêvait et la vraie vie a fini par s’en agacer, alors elle lui a arrondi le visage, courbé le dos, épaissi la taille pour l’interpeller.
Peine perdue, le temps a englouti la jeune chef scoute ambitieuse pour la métamorphoser en une goule dévoreuse d’énergie. Désespérée de vivre enfin sa vie, elle pillait celle de tous ceux qui s’aventuraient à l’approcher.
Elle était belle ma mère. Qui aurait pu deviner qu’elle se métamorphoserait en ogresse ?
Rosa P

Portrait de Jean-Jacques Rousseau

Un homme d’une grandeur insoupçonnable tant par son physique omniprésent que par sa pensée clairvoyante.
Sa chevelure grisonnante, bien fournie, radieusement coiffée marquait la sérénité de son visage.
Son front large convenait parfaitement à ses traits lumineux. Il incarnait bien ce siècle des lumières.
Son regard perçant donnait de la profondeur à tout son être plein de sensibilité et de sagesse.
Sa posture favorable à l’éloquence dégageait tout le charme de cet homme aux allures distinguées.
Un homme accompli et fier d’assumer ce qu’il était : un homme libre.
Djauher M

Thème 2 - Travail d’écriture à partir d’une image

La photo peut favoriser le souvenir, réactiver la mémoire, provoquer des émotions. Elle sert ici de support à l’écriture. L’image peut être historique, publicitaire, touristique, familiale, etc. Djauher M. nous propose l’éternité d’un coucher de soleil, Drifa A. la description de son village.

Un coucher de soleil, été 2023

C’est l’été, août 2023 plus précisément. Le soleil à l’horizon s’apprête à quitter la scène en nous offrant un tableau lumineux aux couleurs ardentes. Il semble soutenu par des silhouettes montagneuses qu’il illumine. Ce divin soleil rayonne dans les cieux couverts de multiples nuances pour ensuite venir embraser cette mer que l’on devine bleue et aux abords calmes.
Au premier plan, on distingue une plage, des gens assis sur le sable et d’autres profitant de la douceur de l’eau. Les vacanciers se côtoient en parfaite harmonie, tous venus profiter de ce climat chaleureux et convivial. Il semble y régner un havre de paix.

Au loin, on aperçoit des bateaux de pêche regagnant le port abrité par quelques palmiers. On discerne des habitats qui ornent la côte et qui ajoutent du relief à ce sublime décor. La lune fait son apparition d’une petite pointe ronde et discrète, ne voulant point brusquer ce magnifique soleil qui peu à peu s’efface.
La nuit commence à tomber. Les ombres de ce somptueux paysage nous révèlent le côté éphémère de la vie et du temps qui passe.
Djauher M

Photo de paysage

Mon choix s’est porté sur une photo de paysage dominé par le vert avec une route qui partage en deux plans ma photo.
Au premier plan, à gauche, une route qui semble déserte où sont garées quelques voitures. A droite, une maison avec un grand jardin. Cette dernière était un hôtel à l’époque coloniale et puis à l’indépendance, elle a servi de refuge et d’habitation pour une veuve de guerre militante ainsi que pour ses filles. Le verger est toujours aussi bien entretenu.
Au deuxième plan et au-delà on distingue la route nationale numéro 12 qui relie Alger à Bejaïa, et bien d’autres villes de l’est jusqu’en Tunisie.
En haut de cette colline se niche une maison kabyle construite entièrement en pierre de taille. La seule maison traditionnelle qui a résisté à la frénésie de la modernité avec sa belle façade coiffée d’une vigne servant de parasol les jours de chaleur, notamment en été. La colline est tapissée d’herbe sèche et jaunie qui indique la fin des moissons donc la fin de l’été.
Il ne faut surtout pas se faire avoir par la verdure des arbres. Leurs feuilles ne jaunissent que tardivement vers la fin de l’automne : ce sont les chênes zen!

A gauche, à la lisière de la forêt, une petite bicoque aux murs blancs et une porte bleue en bois sous des arbres centenaires. C’est le mausolée de « sidi Mansour où je vais allumer un cierge à chaque fois que je repars sur la terre de mes aïeux au village natal de Yakouren. Ce saint représente beaucoup pour moi car la légende dit qu’il a béni la femme de chez moi et aussi parce que ma maman ne jurait que par lui, quand mon papa n’était pas dans les parages pour la réprimander parce qu’il trouvait cela blasphématoire. Sur les trois marches de ce lieu, je me repose souvent pour méditer, en balayant du regard le panorama du village qui s’offre à moi.
A quelques mètres en contrebas, au pied de ce mausolée, se trouve un cimetière. C’est là que repose pour l’éternité ma tendre maman depuis vingt ans déjà ! « Tant que je suis vivante, je vois sidi Mansour d’ici et quand je décéderai je vous observerai de là-bas », citation de ma défunte mère quand elle a émis le souhait de prendre pour demeure éternelle cet endroit.

Cette photo qui m’a offert l’occasion d’évoquer tant d’événements, a été capturée par l’objectif de ma fille ainée Lilia à l’été 2007, par la fenêtre de la maison de mon papa située en contrebas de la route. La même année où le village a été pris d’assaut par les terroristes islamistes.
Drifa A

Thème 3 - Souvenirs, souvenirs …

Il y a plusieurs façons de faire travailler sa mémoire puis de la mettre en mots dans un récit de vie. Souvenirs d’enfance ou d’une rencontre adulte, fragments ou flash à la manière de… Souvenir nostalgique des rires de l’enfance au sein de sa fratrie pour Rosa, ceux des tendres instants volés à sa grand-mère dans les montagnes du Djurdjura pour Djauher M.
Ma Kabylie, c’est le lieu originel que partagent encore Djauher M. et Sofia B. Enfin l’amorce d’un récit autobiographique par Rosa P.

Je me souviens

Je me souviens de ce ciel bleu qui surplombe notre belle Kabylie dont les hauteurs sont si verdoyantes. On y entend le chant des oiseaux et parfois même un silence majestueux.
Je me souviens de ces après-midis avec ma grand-mère qui me prenait sous son aile. Nous marchions quelques kilomètres avant d’atteindre les pâturages. Là se tenait son îlot de cultures composées de figues, tomates, oignons et de succulentes poires.

Je me souviens de ces moments où elle m’apprenait comment les abreuver et même les cueillir. Quelle joie de pouvoir goûter à toutes ces saveurs en sa compagnie ! A la fois douce et vertueuse, elle était cette grande dame que j’admire tant.
Je me souviens qu’après le souper nous nous réunissions autour d’elle afin qu’elle nous conte ces fables. « Amachahu ». Le feu illuminait la pièce et les éclats de brindilles nous faisaient sursauter à chaque instant crucial de l’histoire.

Je me souviens m’être perdue tant de fois face à ces somptueux paysages que regorge notre chère Kabylie. Ils ont ainsi bercé tous mes étés.
Et je me souviens à quel point la revisiter aujourd’hui, c’est comme retrouver un amour d’enfance.
Djauher M.

Ma Kabylie

Ma Kabylie, je la visite depuis ma tendre enfance. Elle est la source de mes origines mais aussi de mes plus beaux souvenirs. Petite, je me souviens de ces moments avec ma grand-mère. On allait sur les hauteurs du Djurdjura pour se poser, échanger et contempler ces merveilleux paysages. Elle prenait le temps de m’enseigner les valeurs d’une femme kabyle, alliant pudeur, respect et dignité. Une vie faite de labeur.

Mes étés en Kabylie étaient faits de moments simples en famille, peuplés d’amies que j’accompagnais pour aller chercher l’eau à la fontaine et remplis de saveurs, celle de la figue que l’on dégustait fraîchement cueillie au petit matin.

Bien que née en France, je me sens imprégnée de mes racines kabyles avec ce besoin incessant de la visiter, un peu comme l’on rendrait visite à un proche. Je l’aime ma Kabylie et elle le sait. Ce lien indélébile entre elle et moi fait jaillir tant d’émotion dès que je l’évoque !
Djauher M.

Ma Kabylie

L’image de ma Kabylie, ce sont les chemins qui montent. Les miens sont ceux de Mouloud Feraoun, depuis le village de mes parents, Aït Atelli, jusqu’à Fort National.
C’est la chaleur écrasante du mois d’août sur nos petites épaules d’enfants d’immigrés quand nous remontions les ruelles du village pour retrouver toujours notre mère.

C’est l’odeur de l’huile d’olive au pressoir comme à la maison fraîche, bien à l’abri dans les jarres centenaires de terre cuite de mon grand-père.
C’est surtout la maison familiale ancestrale qui depuis mes parents et avant eux, leurs parents, nous appartient, nous attend, nous relie, trait d’union entre la Kabylie et nous en France.

Maison mère de mes enfants,
Ma maison, Axxam-iw di taddartMa Kabylie c’est ma maison, ce sont mes enfants, c’est moi avant moi, ce sont ces vies d’avant que j’écris aujourd’hui.
Sofia B.

Autour de l’autobiographie

Ce premier septembre à 4h45, à l’hôpital Lariboisière, ma mère a-t-elle entendu son unique fille pousser un premier cri ou était-elle déjà uniquement tournée vers ses propres douleurs ?
J’ai crié vers ma mère toute sa vie, guettant son accueil, toujours déçue par l’écho creux et glacial de sa schizophrénie.

 

J’étais la dernière de ma fratrie, seule représentante du dénommé beau sexe de ce côté de la Méditerranée, mais plutôt un échec cuisant pour ma génitrice qui s’avisera méticuleusement de me le faire payer jusqu’à son dernier souffle.
En revanche, pour mon père, que je me représente orphelin et mal-aimé, je signais la délivrance d’un premier regard d’amour absolu, je crois que c’est lui qui a voulu me prénommer Rosa.
L’emprise de ma mère cessait, mon calvaire débutait.
Heureusement, Paris m’a sauvée…
Rosa P.

Thème 4 - Commentaire de film

Après la projection du film documentaire Une Journée au Soleil d’Arezki Metref, Drifa A et Rosa P. se sont exercés à la critique. Un exercice d’écriture ciblé.

Un pont entre générations

Une journée au soleil est un film documentaire de 78 minutes, réalisé par Arezki Metref. Il est sorti en 2017 et a été visionné, en séance privée, lors d’un atelier d’écriture sur la biographie animé par Marie-Joelle Rupp qui est également scénariste.

Le documentaire traite de l’histoire des cafés kabyles en France et leur empreinte sur l’histoire de la Kabylie, et plus généralement de l’Algérie.
Quelles ont été leurs fonctions politiques, sociologiques et culturelles?
J’ai été marquée par la solidarité qui régnait entre les Kabyles. Cette dernière tend à disparaitre de nos jours.
Je n’ai pas apprécié l’absence quasi totale des femmes, elles qui ont tant contribué à la construction de la société et ont payé un lourd tribu durant 132 ans. Mentalité oblige, les femmes ne vont pas dans les bars, puisque les hommes partaient seuls et faisaient rarement venir leurs épouses.
Bref! Milieu exclusivement masculin!
Je conseille vivement ce film en tant que support pédagogique pour les deux rives de la Méditerranée.
Un pont enrichissant à l’intergénérationnelle de notre immigration.
Drifa A.

« La grammaire d’un amour »

Mémorable documentaire distillé par notre magicienne des mots maison à l’ACB, Marie-Joëlle Rupp, Une journée au Soleil relate la guerre des cafés kabyles en France, à l’aune de la guerre d’Algérie et au-delà.
A travers les destins croisés des immigrés sur le sol français, nous découvrons la délocalisation du conflit avec ses enjeux politiques, culturels, économiques et sociologiques.
Mais surtout, nous appréhendons, captivés, l’ambivalence de cette génération déracinée qui oscille entre la nostalgie de l’exil et la jubilation de l’espoir d’un ailleurs à conquérir.
Ces hommes, souvent réputés taiseux, libèrent leur parole et révèlent une magnifique palette de nuances de leur être dont l’accès avait souvent jusqu’alors été interdit, même à leurs proches. Nous sommes émus de voir leur courage, leurs doutes, leurs espoirs… Et nous devinons, au-delà du sens de l’honneur, la grammaire d’un amour qui voulait protéger les siens en enfouissant ses meurtrissures.
Le visionnage peut permettre à bien des blessures infligées par les non-dits de trouver un baume pour cicatriser d’anciennes plaies.
Les véritables traces du passé sont absentes des livres d’histoire, elles ont préféré creuser un sillon dans le cœur des hommes. Entre terre perdue et terre promise, nous assistons avec émotion à cette apocalypse masculine et, grâce à ces témoignages, nous nous approprions par procuration la grande Histoire par les hommes qui l‘ont vraiment faite.
Rosa P.