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Entretien

HAMID SALMI,

ETHNOPSYCHIATRE ET PASSEUR DE SENS

 

A l'occasion de la parution de son livre d'entretiens, Ethnopsychiatrie, cultures et thérapies, Hamid Salmi répond à nos questions. L'ethnopsychiatrie se situe au carrefour de plusieurs disciplines, psychologie, ethnologie, sociologie… En revanche, elle ne relève pas des sciences médicales. Pourquoi ce terme ? Georges Devereux, le créateur de l'ethnopsychiatrie, a utilisé ce terme conjointement à celui d'ethnopsychanalyse. Il a conservé le premier car il s'agit d'une pratique qui vise le soin, la prescription. La psychanalyse est davantage une méthodologie de recherche.

 

Quelles pathologies êtes-vous amené à traiter ?

Toute forme de pathologie liée à la déculturation, à l'acculturation, donc au déracinement. Aujourd'hui, la recherche sur le terrain donne des éléments sur le contexte culturel qui permettent d'aborder d'autres pathologies.

 

En ethnopsychiatrie, le thérapeute doit avoir été initié à la culture de ses patients. En tant que kabyle,-vous avez une majorité de patients d'origine kabyle. Souffrent-ils d'une pathologie particulière?

J'ai une majorité de patients maghrébins et, en région parisienne, essentiellement kabyles de la première, seconde et troisième génération. J'ai reçu beaucoup de patients de la première génération qui souffraient de névroses traumatiques à la suite notamment d'un accident du travail. Après avoir vu le médecin qui les considérait guéris, ils continuaient à se plaindre de malaises divers. Ce que certains psychiatres maghrébins appellent la koulchi (tout en arabe). Ils s'adressaient à la médecine, " la divinité locale ", lui demandaient réparation mais aussi du sens : pourquoi cela m'arrive-t-il à moi ? Pourquoi maintenant ? Nous avons créé une consultation avec un groupe qui les contenait grâce à l'utilisation des langues, une traduction exigeante des systèmes de pensée et une utilisation des causalités culturelles. Alors, ils ont commencé à parler et l'on a pu entrer dans leur histoire singulière. La seconde génération est née ici, suspendue entre ciel et terre. Il faut gagner sa vie, de l'argent, un diplôme et à un certain moment retourner là-bas où la maison est construite. Ils en ont marre d'être ainsi suspendus. A un certain moment, ils implosent ou bien ils passent à l'acte, ce qui est en fait un appel. Les thérapies individuelles ne réussissent que lorsqu'elles sont précédées d'un travail avec les parents car toute question renvoie au groupe. Qui suis-je ? C'est en fait : qui sommes-nous ? A quel groupe est-ce que j'appartiens ? Les dépositaires de la mémoire, ce sont les parents. Tant que cette mémoire sur les origines n'est pas transmise les thérapies individuelles sont inopérantes.

Parmi vos patients avez-vous des jeunes issus du Printemps noir ? Y a-t-il un profil particulier de cette population ?

J'ai reçu deux jeunes dont il a d'abord fallu résoudre les problèmes matériels avant d'entreprendre une thérapie. Mon expérience est donc insuffisante. J'aurais aimé réunir autour d'eux une véritable structure professionnelle, créer un sas, un espace de médiation qui puisse les accueillir, les avertir de ce qui les attend dans ce pays. Quelques professionnels les ont entourés, médecins, avocats et autres mais ce n'était pas suffisant. Il eut fallu créer avec eux un groupe de parole et aborder des questions qui ne soient pas seulement des questions individuelles mais liées à leur adaptation au pays d'accueil, au sens de ce qui leur est arrivé et démonter les mécanismes du terrorisme d'Etat. Ce travail est en cours.

La défense des particularismes culturels a amené, en son temps, l'un des maîtres de l'ethnopsychiatrie, Tobie Nathan, à prendre la défense de l'excision. Que pensez-vous de cette prise de position ?

Tobie Nathan s'en est expliqué. Apparemment, il y aurait eu extrapolation, un journaliste ayant sorti un élément du contexte. Moi, en tant que Kabyle, Nord-africain, je n'ai pas à faire à l'excision. Cependant, elle est interdite par la loi et en tant que citoyen, j'observe la loi du pays d'accueil. Ce faisant, l'on n'y pense pas moins ainsi qu'à tous ces rites initiatiques. Si une initiation doit être supprimée, pour une raison ou pour une autre, il faut connaître sa finalité, sa genèse, sa fonction et ensuite lui donner un substitut. Mais cela ne peut pas être le fait d'une poignée d'intellectuels. Il faut que cela vienne du terrain. Parler avec les sages, les guérisseurs, être immergé dans la culture populaire. En ce qui me concerne, ma thérapie est orale. Je suis donc de plein pied dans les systèmes de pensée des gens et c'est à partir de là que je saisis les points de conflit entre la culture du pays d'accueil et la culture du pays d'origine. Pour faire de la médiation, il faut qu'il y ait des médiateurs qui comprennent les choses de l'intérieur.

Propos recueillis par Marie-Joëlle Rupp

Hamid Salmi a créé une structure GMPI, groupe médiation paroles interculturelles. Vous pouvez lui adresser toute question relative à ces groupes de paroles par mail : hamid_salmi@yahoo.fr

Hamid Salmi : Ethnopsychiatrie - Cultures et thérapies entretiens menés par Catherine pont -Humbert, collection Entretiens - Éditions Vuibert - 192 p, 20 euros

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