PRESENCE ET ACTUALITE DE TAOS AMROUCHE

L’ACB Ouvre les Guillemets à AKILA KIZZI

Rencontre reportée

 

Pour

Marie-Louise
Taos Amrouche

Passions et déchirements identitaires,

Fauves éditions, 2019, 488 pages, 25€

 

 

 

Docteure en Littérature francophone et études de genre, spécialiste des écritures féminines du Maghreb et des diasporas, Akila Kizzi enseigne à l’université Paris-8 (Saint-Denis). Avec ce pavé, dense et ailé, où l’émotion se dispute à la rigueur scientifique, l’auteure donne à Taos Amrouche l’occasion de se rappeler aux bons souvenirs de ses contemporains. Mais surtout, par ce travail de haut vol, elle offre, aux jeunes générations, l’opportunité et même la chance de s’ouvrir des horizons – car la vie et l’œuvre Taos Amrouche, femme de feu et de conviction, née en 1913, restent un enseignement, un viatique. Cette vie et cette œuvre n’effaceront pas l’inquiétude née des appartenances multiples conséquences du mouvement et des migrations des hommes - et des femmes. Mais en pionnière, en exploratrice de terres nouvelles, elles ouvrent aux imaginaires, des espaces à conquérir, des espaces de création, d’inventivité et d’expression. Taos Amrouche ne transforme pas cette inquiétude en objet de victimisation, elle n’en fait pas davantage un prétexte aux réquisitoires ou aux reproches. Cette inquiétude, fruit des « fidélités antagonistes » comme elles les nommait elle-même, devient chez Taos Amrouche invention et affirmation de soi :  "Tout revient à savoir vivre, vouloir vivre" disait-elle.

Cette vie fut une vie faite de combats et d’appartenances plurielles. Qu’on en juge : Taos Amrouche est née femme, dans un monde – pas seulement en Kabylie - où le primat revient toujours aux hommes ; elle était sœur, dans une famille où plane l’ombre d’un frère illustre ; elle se revendiquait kabyle, dans un pays hostile à ses langue et culture millénaires ; elle était chrétienne, dans une « tribu » où par sa foi elle était une minoritaire voir une « m’tourni » ; elle était écrivaine, dans un espace d’expression et de création, celui de la littérature, de tradition masculine ; française, dans un temps de guerre et de combats pour l’indépendance  ; elle était algérienne, renvoyée à son étrangeté, sur une terre d’exil fardée pourtant d’humanisme et d’universalisme. Tout, absolument tout, se dressait comme autant d’obstacles insurmontables sur la trajectoire existentielle et créatrice de Taos Amrouche. Femme, sœur « de », kabyle, chrétienne, exilée, française, algérienne… voilà de quoi était fait le tissu identitaire de cette femme d’exception.

Dans cette étude Akila Kizzi croise le littéraire et la biographie. L’auteure rappelle que Taos Amrouche fut la première des romancières algériennes (Jacinthe noire, son premier roman, fut écrit en 1939 et publié en 1947), avant Djamila Debbèche ou Assia Djebar, avant Mouloud Feraoun ou Mouloud Mammeri. Elle fut en avance et aux avant-postes. En éclaireuse exigeante et perspicace, elle a ouvert la voie, donner des repères pour gravir les difficiles chemins de l’ « hybridité » sur lesquels grimpent - et s’essoufflent parfois, par manque de boussole et de fondement – celles et ceux, nés des modernes rencontres et migrations, qui pourraient être ses enfants et petits-enfants Depuis son premier roman jusqu’à Solitude ma mère, elle n’a cessé d’interroger « la différence, la liberté, l’exil, l’écriture, le chant, l’amour, l’identité, l’engagement, et le combat ». L’altérité aussi, la sienne, femme, kabyle, chrétienne, française, auteure, exilée, luttant corps et âme contre les dominations de genre, de classe, de culture, du centre sur la marge.  Elle le fit en refusant les identités monolithiques, soucieuse d’universaliser le legs reçu des ancêtres et du dialogue avec l’Autre. Elle osa, solitaire et armée de sa seule voix, dernier maillon d’une chaine de transmission de mère à fille, porter une langue antique et fière, ses chants, l’âme de sa tribu ; affrontant l’hostilité, le mépris des dirigeants de son pays et les soupçons qui pèse, en France, sur les être de l’ailleurs pour paraphraser René Char.

Akila Kizzi éclaire l’écriture inventive de Taos Amrouche, « l’autobiographie comme genre à part entière », son « écriture de nécessité », « contestataire et libératrice ». Elle replace l’œuvre et la vie de Taos Amrouche dans leur contexte socio-historique et littéraire, appuyant sur les enjeux, les rapports de domination et le poids des discriminations. Akila Kizzi esquisse ici un contre discours à partir des voix (et des écrits) de femmes, une contre histoire aussi, qui restitue la pluralité des héritages et des identités. Une « histoire monde » avant l’heure !

Taos Amrouche s’est éteinte le 2 avril 1976. Elle, qui se produisit sur les scènes de Fez à Florence, de Dakar à Paris, n’a jamais chanté, officiellement, en Algérie. En 1969, dans le grand barnum idéologique du Festival panafricain, les autorités algériennes lui refusèrent le droit de porter, sur sa terre, ces chants berbères venus du fond des âges. Inflexible, invitée par des membres du Cercle culturel berbère, elle chantera pour les étudiants de la cité universitaire de Ben Aknoun.  

Mustapha Harzoune