Au revoir et merci « P.P »

Hamid Cheriet avait choisi pour nom d’artiste de s’appeler Idir (« il vivra » en kabyle). Idir  nous a quitté. C’est une terrible disparition. Pour la vieille équipe de l’ACB qui, depuis 1979, a côtoyé Hamid et partagé nombre de combats et d’aventures : depuis son soutien à la première manifestation organisée, 19 mars 1979, à la MJC des Amandiers, à Ménilmontant à Paris ; depuis le spectacle La Kabylie Chantée organisée en 1984 au Palais des Sports de Saint-Ouen, où il partageait la scène avec Aït Menguellet ; depuis ce disque pour enfants, Taɣribt-iw (Le petit village), chanté en kabyle et en français,  dont il avait assuré la direction artistique, en 1985 ; depuis cet incroyable concert dans le cadre des 3èmes rencontres berbères dans ce qui est aujourd’hui le Musée national de l’histoire de l’immigration et qui s’appelait alors le Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie, en 1991 ; depuis ce jeudi 24 juin 1995, au Zénith pour « Algérie la vie », avec le chanteur Khaled ; depuis encore ce 21 avril 2001 où, toujours au Zénith, nous célébrions le 21è anniversaire du Printemps berbère mais aussi et surtout nous témoignions notre solidarité aux victimes du Printemps Noir. Sans oublier les dossiers et les entretiens qu’il nous avait accordés dans le cadre d’abord de Tiddukla (n°3, 1985) puis d’Actualités et cultures berbères (n°29, 1999 ou n°56/57, 2007).

’est une terrible disparition pour des millions d’hommes et de femmes qui ont été bercés par ses mélodies et ce timbre de voix si particulier, depuis son premier album et cette chanson, A vava inou va, qu’il a signée avec le poète Ben Mohamed en 1973, du côté d’Alger. A vava inou va qui a fait le tour de la terre, qui a été chanté dans des dizaines de langues. Il laisse des générations orphelines et, il faut le souligner, pas seulement kabyles. Dans l’éternel dialogue de l’universel et du particulier,  Idir, comme Taos Amrouche ou Muhend U Yehya, fait partie de celles et de ceux qui ont fait entrer la culture kabyle dans le monde et le monde dans la culture kabyle. Aujourd’hui, Idir est qualifié du titre « ambassadeur » de la culture berbère. Oui, il l’était. Nous nous adressions à lui, en l’appelant, avec affection et amitié, « P.P » pour… « Porte parole ». C’est dire !

Oui c’est une terrible disparition. Un trou noir et douloureux dans les poitrines. Un vide pour la culture et la langue kabyles. Il en a été le symbole, l’incarnation, bien au-delà d’une communauté. Il a été, selon l’expression de Kateb Yacine, de ces « maquisards de la chanson » qui, dans les années 70, renouvelaient, élargissaient, dynamisaient les luttes pour les droits à l’existence d’une langue, d’une culture, d’un peuple.  Une perte terrible parce que celui qui fut aussi surnommé « le sage » savait que les seuls combats qui méritent d’être menés sont ceux qui ouvrent sur des horizons de lumière plutôt que ceux menés sous l’effet de passions tristes. En ce sens, il a ouvert un chemin, un de ceux qui montent, les seuls dignes et honorables : faire vivre une culture, la verser au patrimoine de l’humanité, dire et chanter le caractère pluriel des identités. Des peuples et des nations. « S’inscrire dans l’actualité, actualiser notre culture c’est l’ouvrir, c’est aussi s’ouvrir à l’autre » disait-il dans Tiddukla n°3. Mais aussi : « Je peux être kabyle partout, à Los Angeles ou à Bogota ou ailleurs, à partir du moment où ma langue est ancrée dans mon âme, comme la poésie kabyle » (Actualités et culture berbères n°56/57). Tout cela vivra. Doit continuer de vivre.

Aujourd’hui, l’ACB salue sa mémoire, assure de son soutien sa famille et ses proches. Nous savons qu’en ce temps de crise sanitaire il est impossible pour tout un chacun de saluer l’artiste et l’homme comme il le mérite. Sombre pied de nez de l’histoire qui renvoie à la discrétion et l’humilité d’un homme. Idir continuera de vivre, par sa voix, par ses chansons et dans les cœurs. Parce qu’aussi, nous nous y engageons.

ACB

3 mai 2020