Un certain parfum d’avril

Ainsi, selon le dicton populaire, « il faudrait savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur », partant et par les temps qui courent – et décision gouvernementale – il faut donc savoir abandonner l’effectivité des activités pour se contenter des possibles offerts par les virtualités, nombreuses et pour beaucoup insoupçonnées, du numérique et de la toile.  Notre association n’échappe pas à cette nécessité et ses activités sont, autant que faire se peut, recycler via le net, les mails, Skype et autre Zoom et parfois par un bon vieux « coup de bigo » – entendre, pour les plus jeunes, de téléphone. Il faut donc s’accommoder. Notamment en avril. Pour notre association, et pour nombre de Kabyles, à des degrés d’intensité certes très variables, lorsque ce mois arrive, refleurie le souvenir d’un Printemps. Berbère celui-là. Au Japon, on guette et l’on fête le sakura, la floraison des cerisiers. En Kabylie et dans ses confettis diasporiques, c’est un autre parfum qui revient entêter les rudes montagnards du cru et leurs rejetons aux « semelles de vents » : celui des premières luttes massives et pacifiques, des premières revendications démocratiques et culturelles publiques. Bien sûr, des mobilisations, des oppositions et des affirmations, il y en eut avant ce mois, mais avril 1980 marque un tournant dans les consciences collectives ; un repère dans le temps ; un avant et un après des mobilisations ; une pépinière aussi de femmes et d’hommes, courageux et intelligents ; dont le seul tort peut-être – et pas des moindres – fut de n’avoir pas su s’entendre, d’avoir cédé aux sirènes de la division. A quel mât eut-il fallu attacher cette génération unique pour qu’ensemble – comme autant d’Ulysse sur leur rafiot –  ils dessinent non pas des perspectives mais fassent reculer l’horizon  de tous et de chacun? Espérer la fin de l’exil en sa propre demeure. Impossible à dire.

Avril 80 – Avril 2020. 40 ans ! 40 ans de célébrations et d’autocélébrations ; 40 ans d’approches (de gestion) muséales et patrimoniales ; 40 ans où, face au gâchis et dans le bourbier des temps présents, on s’est réchauffé et rassuré aux souvenirs des gloires d’antan (faut-il comme un Driss Chraïbi dénonçant « l’arabitude », déjà s’inquiéter d’une certaine « kabylitude » ?) Cette année, l’ACB se préparait à sortir des musées et des chapelles pour humer l’air des rues et des chemins ; se détourner des récits figés et des querelles de clochers (de minarets ou de tajmaat) pour entendre d’autres voix et faire résonner d’autres possibles ;  préférer à l’histoire (toujours à écrire) du mouvement culturel (et de ses bisbilles) les témoignages de nouveaux acteurs et actrices associatifs et de terrain ; mesurer l’écho, la résonnance, les pulsations de ce mois d’avril si particulier.

Tel était notre projet. Covid 19 oblige : on a du, nous aussi, remballer notre marchandise. Notre chance est qu’elle n’est pas périssable. Elle est même recyclable.  « Contre mauvaise forture… ». L’initiative ne verra pas le jour en avril. Au moins peut-on, à travers ces lignes, l’évoquer, a minima donc. Esquisser ce qu’aurait dû être cet anniversaire à l’ACB et offrir, pour les mois à venir, un cadre de réflexions et d’actions.

Pour ce 40ème anniversaire, nous avions choisi d’exposer Tafsut Imaziɣen à des éclairages décalés, de biais :

– Croiser – avec l’universitaire Feriel Lalami ou la responsable associative et militante Malika Baraka – revendications culturelles et droits des femmes et, plutôt que de dresser peut-être le constat d’un rendez-vous raté, anticiper, grâce à la proposition de Feriel Lalami « le possible des convergences ».

– Restituer aux mobilisations de la rue algérienne le substrat historique de Tafsut Imaziɣen. Ce thème a déjà été abordé à l’ACB : le 3 avril 2019, autour d’Arezki Metref, dialoguaient déjà Malika Baraka et Hacène Hirèche (entre autres). Avec l’historien Ramdane Redjala c’est la place des revendications identitaires dans l’Algérie de 2020 que nous voulions apprécier comme peut-être aussi mesurer la pertinence du scepticisme manifesté par certains quant à ce qu’il est convenu d’appeler la « révolution du Sourire ».

– Avec Alain Mahé et Salma Boukir nous voulions interroger la démocratie kabyle, ses ressorts, les évolutions, transformations, blocages, ouvertures de ses structures (tajmaats, comités de village et autres coordinations communales) ; interroger les potentialités et les impensés de la culture politique villageoise, notamment du point de vue de la citoyenneté de la femme en Kabylie

– Avec Karima Slimani nous nous serions transportés au-delà des frontières, pour entendre les échos du Printemps berbère au Maroc et en Tunisie.

– le romancier et auteur en tamaziɣt Aumer U Lamara, aurait éclairé la situation de la langue kabyle aujourd’hui, entre avancés institutionnelles et peut-être régression sur le terrain, mesurer les effets de la scolarisation, des nouvelles technologies (numériques et de communication), des nouvelles migrations internes, peut-être aussi des nouveaux imaginaires chez une jeunesse elle aussi mondialisée.

– Poésie et luttes auraient été de la partie avec le groupe Tiɣri Uzar et Arezki Khouas, spécialiste de la chanson kabyle. Les sœurs Ammour qui composent cette talentueuse chorale nous auraient donné, via un répertoire de choix, un aperçu des thèmes portés par les chants traditionnels de femmes kabyles. Avec Arezki Khouas, c’est de la chanson contemporaine dont il aurait été question et notamment de ses thèmes féminins ou… féministes.

– Enfin, avec l’historien Ali Guenoun, nous voulions rappeler le lien entre l’Algérie et son immigration, mesurer ses évolutions et transformations. Avec Hacène Hirèche, qui en fut l’un des acteurs, nous voulions évoquer Tafsut Imaziɣen, à partir de cette chaine humaine et de transmission qui reliait Paris, via la coopérative Imedyazen notamment, et Tizi Ouzou.

Ce dernier sujet devait introduire une autre interrogation : que signifierait l’esprit d’avril 80 en France ?  L’immigration algérienne et ses rejetons, divers et variés, débarqués d’un autre siècle ou fraichement arrivés, adeptes du grand écart générationnel et culturel, multiple et multiforme, multilingue et multiconfessionnel, multifacette et multinational, n’est plus l’immigration de papa. Et ses liens avec le pays d’origine se sont complexifiés, enrichies, appauvries ou renforcés. Un peu plus solitaires et sans doute pas moins solidaires. Car cette émancipation pourrait – de manière contre intuitive – renforcer le couple constitué entre le pays d’origine et sa diaspora. A condition qu’en France aussi, les fragrances d’avril s’en viennent titiller les imaginaires, faisant ainsi sortir l’immigration berbérophone, kabyle en particulier, de son invisibilité démographique et culturelle. Autrement dit donner un coup de pouce à l’esprit (démocratique) du pluralisme. Les Berbères de France restent sans porte-voix, sans structure, sans reconnaissance, rien qui ne soit à la hauteur d’une présence forte et établie. Certes, en période électorale fleurissent les déclarations d’amour, d’amitié et d’intention. Mais après ? Si l’on en a fini avec l’immigration de papa, on ne peut pas en dire autant de l’Algérie de papa : instrumentalisation, folklorisation (entre robes kabyles et yennayer d’occasion), paternalisme, et tout le toutim. L’irruption d’un Printemps berbère en France permettrait de poser les conditions d’un aggiornamento de la société française à ses réalités migratoires, démographiques, culturelles et citoyennes. Ainsi, plutôt qu’une muséographie, un culte mémorial sans incidence, nous voulions tenter le pari de conjuguer Tafsut Imaziɣen au présent. Nous le voulons toujours et ce n’est que partie remise. Car nous nous retrouverons, déconfinés mais nullement déconfis, démobilisés mais pleinement actifs, pour « faire contre mauvaise fortune bon cœur ». A la rentrée prochaine ou en avril 2021. In vivo cette fois !

MH


QUELQUES REPERES ET LIENS UTILES :

Malika Baraka, cardiologue, militante associative et politique engagée de longue date, est une fidèle des rencontres de l’ACB. Elle est l’auteure d’une intéressante chronique sur la situation en Kabylie.

Salma Boukir, responsable associative et syndicale, Salma Boukir arrive en France en 2001, au lendemain du Printemps Noir. Après avoir exercée comme cadre en relation humaine, elle est aujourd’hui formatrice spécialisée dans le « coaching humaniste ». Elle est membre de l’ACB depuis 18 ans.

Ali Guenoun, est historien et l’auteur d’une thèse intitulée : « Une conflictualité interne au nationalisme radical algérien : « la question berbère-kabyle » de la crise de 1949 à la lutte pour le pouvoir en 1962. Le 27 aout dernier il donnait un entretien à la revue Orient XXI sur « la reconnaissance du fait amazigh, un défi pour tous les Algériens ».

Hacène Hirèche, militant associatif et politique de longue date, économiste de formation et consultant (PNL et intercuturel) Hacène Hirèche fut l’un des premiers enseignants de langue berbère à l’ACB. Il a enseigné également tamazɣt à l’université de Paris VIII.

Arezki Khouas est docteur en sociologie, sa thèse porte sur les questions identitaires en Algérie à travers la chanson kabyle. Avec Moh Cherbi il est le co auteur de Chanson kabyle et identité berbère. L’œuvre de Lounis Aït Menguellet, éd.Paris-Méditerranée 1999 et 2001. Le 13 mars 2019 il donnait une conférence à l’ACB.

Feriel Lalami, politologue et docteur en sociologie, est l’auteure de Les Algériennes contre le code de la famille, Presses de Sciences Po, 2012 et a participé à de nombreuses émissions sur France Culture.

Alain Mahé, Maître de conférences à l’EHESS est notamment l’auteur d’une des plus importantes études parues sur la Kabylie depuis de nombreuses années : Histoire de la Grande Kabylie XIXe-XXe siècle. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, éd. Bouchène, 2001. (Édition revue et corrigée en 2006). On peut se reporter à la présentation de Karima slimani Dirèche. En 2002, dans un long entretien donné à la revue Cultures & Conflits, il évoquait son itinéraire de chercheur et ses engagements comme « anthropologue en Kabylie ».

Ramdane Redjala, est historien, co-auteur avec Philippe Zoummeroff et Smaïl Aouli de Abd el-Kader, Fayard 1994,  et, comme spécialiste de l’opposition algérienne, il a écrit L’Opposition en Algérie depuis 1962. Volume 1, Le PRS-CNDR et le FFS, l’Harmattan 1988. A noter que Ramdane Redjala fut responsable des cours d’histoire et civilisation à l’ACB.

Karima Slimani Dirèche est historienne, elle est notamment l’auteure de L’Histoire de l’émigration kabyle en France au XXè siècle, L’Harmattan 1997. En 2019, elle a dirigé l’ouvrage collectif L’Algérie au présent. Entre résistances et changements paru chez Karthala. A noter cet article sur « Le mouvement des ‘arch en Algérie : pour une alternative démocratique autonome ? » paru en 2005 dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, n°103/104

Aumer U Lamara, physicien, écrivain, chroniqueur pour le quotidien algérien Le Matin, il est l’auteur de plusieurs romans dont Muhend Abdelkrim, Di Dewla n’Ripublik, L’Harmattan, Iberdan n Tissas, Ed. le Pas Sage, 2007), Tullianum-taggara n Yugurten, un roman historique paru en 2008, Akkin i Wedrar, éd.Achab, 2011 ou Agadir n Roma (Les remparts de Rome), éd.Achab 2019. Invité à plusieurs reprises à l’ACB pour en parler.