Rencontre avec Tassadit Imache

Rendez-vous !

Tassadit Imache sera à l’ACB mercredi 11 mars à partir de 19h00
pour présenter son dernier livre: Fini d’écrire !

Ecrire « pour empêcher la vitrification du monde »

Depuis 1989, Tassadit Imache a publié cinq romans. Le premier, Une Fille sans histoire, brosse le portrait d’une gamine née en pleine guerre d’Algérie d’un père algérien et d’une mère française. Récit de trajectoires franco-algériennes mêlées. Depuis, elle interroge le devenir de ces bâtards nés de couples mixtes, ballotés par les vents de l’histoire ; rejetons du populo doublement frappés par les exclusions et les injustices, guettés – quand ils n’y succombent pas -par la dépression.

Tassadit Imache appartient à cette nouvelle génération d’écrivains français – et oui ! – qui, dès les années 80 ont élargi le roman national, autrement dit, inscrit l’histoire de France dans un récit monde, à tout le moins méditerranéen, franco-algérien. Ils racontent cette histoire par ses marges, ses «fantômes», décrivant la part sombre d’une histoire qui n’a de cesse de se réclamer des Lumières: une lumière si forte, si verticale qu’elle écrasait les contours, les formes et rejetait, hors du cadre, le marginal. Avec Azouz Begag, Mehdi Charef, Ahmed Kalouaz ou Akli Tadjer, Tassadit Imache appartient à cette génération pionnière. Ce qui ne signifie pas qu’il faille enfermer tout ce beau monde dans le même panier.  «Les écrivains ne peuvent transiger avec leur singularité» écrit Tassadit Imache, ajoutant:  «Il y a à l’origine de tout travail de création, une liberté plutôt individuelle» On pense ici à Ying Chen ou Magyd Cherfi. Pourtant quand parait, en 1989, son premier roman, Une Fille sans histoire, le livre se retrouve, chez les libraires, dans les rayons Afrique du Nord ou Proche Orient.  «Déplacée, c’est ce que je ressens aussitôt. Mise à l’écart ?». Physiquement inclassable, Tassadit Imache a mis le poids de ses nom et prénom sur la couverture.  «Le nom de mon père est plus authentique que la littérature. (…) personne ne sait exactement où est située sa valeur.» Pas de pseudo, ni de masque. Les autres s’en sont vite chargés. L’auteure se nomme Tassadit Imache. Le nom (aussi) emprisonne. Exclut. C’est une vieille et longue histoire, relancée récemment par une certaine Morano et l’histrion des plateaux, un certain Zemmour. C’est une trop vieille histoire qui dans les années 80 se répètera avec les marcheurs pour l’égalité (renvoyés à leur différence et leur origine, supposées) et avec ces écrivains-pionniers mis  «à l’écart», renvoyés à des origines souvent fantasmées.  «Reconnaissons que, chez nous, on est presque moins regardant sur l’attribution de la nationalité (…) que sur la délivrance du label  «Culture française». N’importe qui ne saurait transporter ses quartiers personnels dans l’universalité…» écrit Tassadit Imache. Et après, cela continuera: avec Faïza Guène notamment et celles et ceux qui, en 2007, dans le Manifeste  «Qui fait la France ?» dénoncent cette même et renouvelée  «mise à l’écart». Et Tassadit Imache de mettre les points sur les  «i»:  «Ainsi, poser sans arrêt la question  «d’où viens-tu» à celui qui s’efforce d’avancer en personne libre, faire suivre cette question promptement et sans répit de  «Et où vas-tu ?», n’est-ce pas prétendre à la fois ramener à la maison et lui voler le sens de sa destination ?» Est-ce que les années, la multiplication des auteurs et des éditions, des salons et des prix, la multiplicité des écritures et des univers n’a pas changé les mentalités et la place laissée à celle et ceux qui portent une part de la littérature nationale ? Tassadit Imache ne le pense pas. La France républicaine conserve des relents féodaux et des attitudes aristocratiques. Peut-être. A moins qu’il s’agisse d’une affaire postcoloniale, une affaire de» bougnoules» comme disait Jean Amrouche.  «Peu de personnes ont le courage de penser la geste coloniale. Autant aborder l’amour sexuel du violeur ! Chérie je t’aime, chérie je t’adore. Tout ce qui est coagulé derrière les yeux des gens d’ici et d’autrefois. Il faudra attendre qu’ils meurent.» A voir.

Fini d’écrire ! est constitué de deux textes. Le premier reprend un long article paru en 2001. Il n’a perdu ni en acuité ni en actualité: elle y creuse ces questions de réception et de place dans le champ littéraire renvoyée au statut d’écrivain de l’immigration, puis des banlieues:  «Réduite et exhibée, toute de béton brut», ce  «côté obscur de l’idéal républicain.» Elle parle de son écriture, de son refus de faire la danse du ventre, de verser dans l’exotisme ou l’ethnographique. On ne la fera pas  «rentrer», revenir en arrière et pourtant elle de forligne pas, refuse les compromissions, reste fidèle:  «Je hais le sentimentalisme qui veut nous enterrer sans texte» et  «Il faut trouver cette langue du roman si violente qu’elle empêchera la vitrification du monde !» Tassadit Imache écrit pour éviter  «la vitrification du monde» et pour ces générations d’après, ces générations qui portent plusieurs appartenances et autant de fidélités :  «On voudrait exiger des héritiers de cette histoire qu’ils renoncent à leur besoin de vérité et que, sans travail de mémoire collectif, nos jeunes, eux,  «fassent la part des choses»et donnent au pays un blanc-seing sur leur avenir. Il m’a fallu toute une vie pour accepter de revoir la composition des ombres et de la lumière, vouloir être de cet événement-là, le revendiquer en fondation: l’amour imprévisible. Que nos enfants aient ce legs, au lieu que le sang noir et la bile. Et je suis reconnaissante aux écrivains algériens de cette époque-là d’avoir écrit dans la langue de ma mère pour que je connaisse tous les miens.» Le second texte porte sur sa mère. Cette figure oubliée ou si peu présente dans la littérature française, ces Françaises qui ont épousé ou ont vécu avec des Algériens, en pleine guerre d’Algérie (voir Mélanie Gazsi, Daniel Prévost ou Nina Bouraoui). Longtemps on a pu croire que le père occupait dans l’écriture de Tassadit Imache la première place.  «Je n’ai plus rien à dire aux gens depuis la mort d’un proche parent que je n’ai pu pleurer dans aucune langue. Moi, j’écris pour vouloir. Et fixer quelque chose, peut-être.» On découvre ici à quel point la figure maternelle est à l’origine des engagements, de la verticalité et de l’écriture de cette filledite  «sans histoire».  «C’est moi qui écris, c’est elle l’héroïne du début de l’histoire.»

Tassadit Imache, Fini d’écrire ! éditions Hors d’atteinte, 2020,184 p., 16 euros.


L’ACB Ouvre les Guillemets à

Tassadit Imache

pour

Fini d’écrire !

(Editions Hors d’atteinte)

Mercredi 11 Mars 2020 à 19h

Rencontre animée par Marie-Joëlle Rupp