24/09/16 RENCONTRE LITTERAIRE / Aumer U lamara

Rencontre litéraire du samedi 24 Septembre 2016

avec Aumer U lamara

pour son livre :
Taârabt-tinneslemt n usekkak
(L’arabo-islamisme de l’imposture)
(Éditions Achab)

Rencontre animée par Hend Sadi et Arezki Metref
en français et en kabyle, suivie d’un moment d’échanges autour d’une collation et de dédicaces de l’auteur

 


Taârabt-tinneslemt n usekkak

Traduction de la Préface.

 

Il est bien connu que dans l’histoire des peuples, rien n’est définitivement acquis ni figé pour toujours, qu’il s’agisse de conflits de délimitation de frontières entre nations, de luttes idéologiques, de lignes politiques ou économiques ou de religions. Tant qu’il y a des Hommes qui luttent, des peuples unis ou ennemis, ils peuvent à tout moment changer le cours des choses et tracer la voie qui correspond à leurs intérêts. L’histoire est vivante, mouvante, comme le sont les humains.

 

Ceux qui se sont mis à claironner et déclarer “la fin de l’histoire” ne sont en fait que ceux-là même qui souhaitent que la situation reste telle quelle, comme elle convient à leurs intérêts. Leur injonction se limitait au domaine économique, dans la voie de la “politique libérale”, à l’opposé des économies collectivistes et planifiées instaurées dans les pays communistes. Ce discours est apparu depuis la chute de l’empire soviétique en 1990.

 

Comment peut-on fermer la porte derrière soi, arrêter le cours de l’histoire, et ôter toute initiative et toute perspective de changement aux générations futures ?

La sagesse populaire est sans ambiguïté  : “win interren ad iqlileh / celui qui est persécuté se doit de réagir”. Un autre dicton insiste également sur cette évidence : “i yeqreh usennan ala adar iddan hafi / ne sent la douleur de l’épine au pied que celui qui marche pied nu”. Ceci n’est pas un vain mot. Dans le mouvement du monde, il n’y a jamais de fait accompli, de situation définitive, comme  “ifra ssuq, ekker fell-ak / trop tard, les jeux sont faits”.

Ainsi, le premier geste du révolté qui se soulève pour se libérer du joug et des liens qui l’oppriment, dans son époque, commencera par dénoncer cet état de fait qui le maintient depuis des décennies ou même des siècles, et le rejeter. C’est la seule voie possible. Il commencera par se secouer, se redresser puis foncera et se libérera des liens pour courir vers la liberté[1].

 

Quelqu’un peut accepter l’oppression (« ad iqbel adar af tayett ») pendant des années, un peuple peut accepter la domination pendant des années et des siècles quand il sent qu’il ne peut réagir à cette oppression, qu’il n’a jamais acceptée, et ne trouve pas la voie de sa libération. Mais un jour que personne n’attendait, soufflera alors le vent de la liberté, et ce peuple défaira les liens faits d’impostures qui l’attachaient, foncera de toute son énergie et détruira les fondements de son oppression et de ses oppresseurs (tigejda-nni yebnan γeff usekkak).

L’espoir naturel de se débarrasser du joug de l’oppression est un fait pour tout pays dominé, pour tout peuple opprimé de longue date. En Tamazgha, qui ne connaît l’adage : « akken trid γezzifed a yid, taggara ad yali wass / quelle que soit la longueur de la nuit, à la fin, le jour finira toujours par pointer » ?

Si l’espoir est toujours permis, nul n’a pu affronter seul la montagne. Chaque humain évalue, tout naturellement, ce qui est de sa capacité et ce qui ne l’est pas, s’il ne raisonne qu’à partir de sa seule personne. Cette posture, ou étape d’observation, pourrait correspondre à cette phase d’attente du moment opportun, comme l’exprime le proverbe ancien, transmis de génération en génération : « ma tseγled, ewwet. Ma ur tezmired, ur sγal »… ar d-yawed wass-is / « Dès lors que tu menaces, fonce et frappe fort, si tu n’es pas capable de frapper, alors ne fait même pas le geste ! ».

C’est cette capacité de réagir, frapper qui constitue l’enjeu. De notre point de vue aujourd’hui, ce n’est pas tant la force brute ou la poudre qui constitue cette capacité. La puissance d’un pays se trouve dans sa culture, sa maîtrise de la connaissance et de la  technologie. Une nation qui tient à sa culture, à sa langue, dispose d’un bien, d’une puissance que nul autre ne peut lui enlever.

Cette puissance c’est d’abord celle de l’humain, dont dépend tout combat, et la première est la langue, la parole : parle, exprime-toi afin d’être visible face à l’adversaire, l’ennemi, parle et tu donneras corps et valeur à ta culture[2].

 

L’argument de celui qui domine, qui tient le haut du pavé, individu ou peuple dominant,  »supérieur aux autres  », essaiera toujours de dévaloriser la parole de l’opprimé, celui qui tente de se révolter. Le dominateur lui dira alors, par mépris :

– Voilà que les gueux, les escalves, essaient de redresser la tête, pour élever la voix, pour frapper[3]… ! ».

 

Le dominateur, qui tient la massue dans la main (win ittfen azduz), continuera, dans le mépris, pour imposer ses limites (on dit maintnent  »les lignes rouges ») :

– Pourquoi donc te révoltes-tu aujourd’hui ? C’était comme ça et cela restera comme ça ! ».

 

L’homme révolté, esclave parmi les esclaves, commencera par regarder vers son passé, ses origines, et il questionnera alors son histoire. Puis il fera tout pour revaloriser ses origines, en tirer fierté et légitimité afin de répondre et affronter son oppresseur lui vociférant :

– Oui ! Moi aussi j’ai des ancêtres, j’ai une langue, j’ai une culture ! ».

Dans cet  élan de légitimation, il essaiera de glorifier son passé, survaloriser sa culture, mais son regard fixera sans ciller l’horizon, le futur pour que demain  puisse exister, et que ce lendemain soit meilleur qu’aujourd’hui, meilleur qu’hier.

 

Dans cet essai, « l’arabo-islamisme de l’imposture », notre but n’est pas seulement de comprendre l’idéologie arabo-islamique, comment et où elle est née, et quel en est le problème[4] et les méfaits. Dès le départ, nous visons, sans détours, la fin de cette idéologie, en participant à une tiwizi qui assèchera ses fondements pour la faire disparaitre de notre paysage.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est nécessaire de clarifier les choses pour savoir de quoi on parle, comme le disait le sage[5].

En tout chose, pour tout problème, la solution est souvent atteignable lorsque tous les concernés se concertent, ensemble, pour aller jusqu’à la source du problème, suivre le cheminement de son aggravation qui l’a rendu visible aux yeux de tous.

Dans « l’arabo-islamisme de l’imposture », nous n’avons aucune intention d’entrer dans un débat de religion. Notre objet n’est pas la religion. Depuis des siècles, les humains débattent, s’opposent, se combattent parfois à propos de telle ou telle religion, à propos de l’Homme et de sa position envers la religion, à propos de l’univers et des religions, à propos de la vie et de ce qu’il y aurait après la mort. Le débat ne sera jamais achevé tant que vivront des Hommes dans ce monde. Le débat ne sera pas achevé parce qu’il y a un écart important  au départ : la croyance et la raison sont deux choses distinctes (liman akked lmizan ur dduklen).

Ainsi, dans ce livre, nous ne nous sommes pas attelé à alimenter un tel débat, ou pire à repasser par les sentiers battus (ad nerr awren γur tessirt).

Cependant, il n’y a pas de religion là où les Hommes ne vivent pas. En toute époque, ce sont les Hommes qui ont véhiculé les religions. Si une religion était au départ une idéé, une voie, parfois un message écrit, en fin de compte ce sont les Hommes qui l’adoptent et se l’approprient qui deviennent sa voix, sa puissance. L’histoire de chaque religion dans le monde est intimement liée aux peuples qui l’ont adoptée et propagée.

 

Quand une religion est estampillée au départ “parole de Dieu”, au-dessus des Hommes, celle-ci n’est nullement capable de s’implanter et de s’étendre sans un deuxième pilier : la culture du peuple initiateur de cette religion. Les deux compagnons, cette religion et la culture qui lui est associée désormais, composent un couple soudé qui a bouleversé toutes les régions du monde depuis des siècles. Les exemples sont nombreux : l’Espagne avec la religion catholique qui a conquis les Amériques, les Arabes lors des conquêtes de l’Afrique du Nord et de certains pays du Moyen Orient, la France lors des conquêtes coloniales au XIXe et de l’Algérie en 1830. La distinction entre les conqêtes au nom de la religion, le colonialisme et impérialisme est mince, chacun venant légitimer l’autre au besoin.

 

La pénétration de la religion musulmane en Tamazgha (670 – 711), n’était pas un voyage d’agrément pour les cavaliers et ils n’étaient pas reçus avec des youyous. L’invasion s’étendit sur plus de 50 ans de guerre entre les Imazighen et les cavaliers de Okba Ibn Nafaâ. Des villages, des fermes furent rasés, il y eut des milliers de morts et de prisonniers vendus comme esclaves. Deux siècles plus tard, vers 912, toutes les armés arabes avaient quitté Tamazgha et toutes les régions étaient alors dirigées par des sultans autochtones.

L’histoire est bien connue : Okba Ibn Nafaâ a été tué par Aksil (Koceila) lors de son passage dans les Aurès pour son retour en Orient et la religion musulmane s’est implantée et propagée depuis par les enfants de Tamazgha. Cependant, le couple “religion-culture première” (du peuple initiateur) n’a pas disparu depuis le décès de Okba. Où est donc le problème ( »anda i tuden icc-is ? ») ?

 

Au début de cette présentation, nous avons cité le proverbe ancien ‘“win interren ad iqlileh / celui qui est persécuté se doit de réagir”, qui nécessite un éclaircissemnt afin de reprendre le fil de l’histoire, éviter les zones d’ombre et bien évidemment les malentendus (ad neqqim di nniγ-as, tennid-i »).

L’écrivain Albert Memmi avait dit dans l’une de ses interviews :”il faut s’exprimer simplement, avec clarté, pour que ceux qui l’entendent ou le lisent le comprennent, sans difficulté ». Ce message nous l’avons fait nôtre.

 

Chapitre 1 : « De ce côté-ci la culture, de l’autre la sauvagerie » (akka d idles, akkin d tijjehli), interpelle sur la frontière établie, par calcul, par les adeptes de l’arabo-islamisme. Une forme de big bang bis, entre la période islamique de Tamazgha et avant, dénommée  »el jahiliyya », la non-histoire, ou encore la non-culture. 200 000 ans d’histoire de l’Humanité effacés d’un trait.

 

Chapitre 2 : La patrie ou la oumma (tammurt neγ lumma), porte un regard sur l’immense imposture, non dite, dans lequel  »le pays de la oumma des musulmans sera unie… mais le commandement sera en Orient, à la Mecque, Ryad, Koweit City ou Doha ». Après la mise à nu de l’imposture, il était nécessaire de renforcer l’idée que rien ne peut se faire sur ce qui divise, mais bien sur ce qui unit : la patrie (tawemmatt), avec sa terre, ses frontières, ses lois et la solidarité de ses enfants. La seule muraille indestructible (d agadir ur irettem yiwen).

 

Chapitre 3 : « Parole de l’humain, parole de Dieu » (awal n umdan, awal n Rebbi). Dans la culture amazigh, la parole est au centre de tout, au-dessus de tout, le coeur du sens ; c’est l’appel pour tiwizi, la complainte du poète, le rêve des hommes libres, le regard vers l’immensité de l’inconnu, là où préside le Grand Roi, Agellid Ameqqran. Nous trouvons, au fond, que l’homme, comme Dieu, qui  »se nomme lui-même » (Rebbi igan isem i yiman-is), leur parole est unie, confondue, et ne fait qu’une, c’est la voix de l’humanité, là où il n’y a nulle frontière…

 

chapitre 4 : L’arabo-islamisme en Tamazgha, reconstitue le fil conducteur de la naissance de cette idéologie, ses fondements, ses agents, les impostures multiples pour détourner l’histoire de Tamazgha et agir en sous-traitant de la colonisation française et du nationalisme arabe.

 

Chapitre 5 : L’arabo-islamisme depuis 1962, fait le bilan des déviations du mouvement national depuis le PPA bien avant 1948, l’alignement sur le nationisme arabe avec le couple Nasser-Ben Bella, l’enterrement de la culture amazigh au 1er festival panafricain, la politique d’arabisation de l’École algérienne, la préparation du terrain pour l’islamisme politique et la vassalisation de notre pays.

 

Chapitre 6 : La voie de Tamazgha (Asalu n Tamazgh), après la mise à nu de l’imposture de l’arabo-islamisme sous toutes ses formes, pour pouvoir s’en affranchir, propose quelques pistes pour l’avènement d’une Tamazgha libre.

 

 

[1]          Frantz Fanon, « La désaliénation naîtra du refus de tenir l’actualité pour définitive », in Peau Noire Masques Blancs, Seuil 1952, p. 185.

[2]          Parler c’est exister absolument pour l’autre … assumer une culture, porter le poids d’une civilisation (F. Fanon p.16, op. cit.)

[3]          « Voilà que les gueux, les bicots, les nègres se révoltent maintenant! », expression caractéristique, caricaturale, attribuée généralement au colonialiste typique.

[4]             K. Marx : «  Il ne s’agit plus de connaître le monde mais de le transformer ».

[5]          Aristote (philosophe grec, 384 – 322 av J.C.) : « En toute chose, il n’y a qu’une seule façon de commencer lorsque l’on veut discuter convenablement : il faut bien comprendre l’objet de la discussion ».

 


 

 

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